Le blog de Daniel BONNEFOY, 3000 photos de mer, les régates de l' A 40 depuis 2012 puis du Sun Odyssey 40. Des récits de mer inédits. Croisières aux Scilly, en Cornouaille anglaise, Bréhat, Chausey, Jersey...et aussi Les Voiles de St Tropez.
Au printemps 1974, je courais
sur un Contessa 35 flush deck. Le
voilier qui avait gagné la One Ton Cup l’année précédente. Bref, le
meilleur voilier du monde dans sa catégorie.
Devant courir la Semaine de La Rochelle, son propriétaire, Monsieur B.... des Varannes avait engagé un skipper reconnu de l’époque, Jean- Michel Carpentier, payé, ce qui était extrêmement
rare à l’époque.
Semaine de la Rochelle 1974
Reconnaissez vous le svelte n° 1 ?
La course La
Trinité / La Rochelle était une
course de ralliement de 100 milles qui avait la particularité de partir à 20 h.
C’était donc une course de nuit et, cette année là, le vent de nord-ouest était
dans l’axe de la route.
Plein vent arrière, avec une
vingtaine de nœuds, sous spi et big-boy, ce type de carène (architecte: Peterson) nécessitait à l’équipage au
complet une attention sans faille pour ne pas partir « au tas ».
Le roulis rythmique était la
règle et nous commencions à nous inquiéter quand la bôme touchait l’eau puis
quand, sur l’autre bord, le tangon s’en approchait. Quand après trois
balancements, le mouvement ne se résorbait pas, c’était mauvais signe… Pour les
profanes, le big-boy mesurait 50 % de la surface du spi et avait pour avantage
principal, celui de stabiliser le roulis.
Le barreur n’était pas à la
fête et ne pouvait se déconcentrer. Pour des raisons tactiques, notre barreur
et aussi skipper, seul capable de barrer longtemps dans ces conditions, avait
décidé d’empanner toutes les heures pour rester sur la route directe.
C’est facile à dire et à
écrire mais irréaliste avec un équipage jeune et découvrant le bateau, de nuit,
sur un bateau disposant de 2 cockpits, qui ne comportaient pas moins de 14
winches. A l’époque, il n’existait pas de bloqueur et chaque manœuvre (hale
bas, balancine, bras, écoute de spi, écoute de génois…) revenait sur un winch
qui lui était propre. De plus, l’empannage à un tangon imposait un bras et une
écoute sur chaque bord et donc une coordination sans faille lors du passage du
tangon sous l’étai. Moment délicat ou le spi était livré à lui même.
Bien entendu, l'éclairage
était inexistant et je vous laisse le soin d'imaginer le "sac de
nouilles" dans les cockpits de « bouts » de la même couleur
passant par 14 winches!
Chaque heure, l’empannage,
nécessitait d’affaler le big-boy, d’empanner le spi, puis de renvoyer le
big-boy sur l’autre amure. Dès le premier empannage, qui ne s’était pas bien
passé, c’est un euphémisme, en tant que « vieux » de l’équipage, 22
ans, j’étais intervenu pour suggérer au skipper, J.M.Carpentier que ce serait surement plus efficace de limiter les
empannages et qu’il nous explique un peu, plutôt que de hurler à la barre.
Peine perdu, nous n’avons
sans doute pas fait de coquetiers à chaque empannage et nous nous sommes surement
un peu améliorés au fil de la nuit mais « c’était chaud ». De temps à autre un
départ au lof nous réveillait…
Manifestement la pédagogie
n’était pas le point fort de notre skipper. Au point que vers deux heures du
matin, alors que notre spi était enroulé autour de l’étai, je me souviens
parfaitement qu’à deux ou trois équipiers, nous faisions semblant de démêler ce
fichu spi pendant que notre barreur vociférait à l’arrière. Nous n’en « avions
rien à foutre » et nos conciliabules auraient pu s’appeler « petite discussion
dans un balcon avant… en vue de notre prochaine mutinerie»
Il n’empêche qu’à 3 heures du
matin, il a décidé de remettre cela sur l’autre bord. De nouveau, cela ne s’est
pas bien passé. Cette fois, rendu fou par notre incompétence, il cède la barre
franche au propriétaire et se précipite vers l’avant. Deux secondes plus tard, le
propriétaire barreur empanne involontairement et la bôme frappe violemment
notre skipper dans le dos. Il est projeté sous la filière détendue. Grâce au
fait que j’étais dans le cockpit de manoeuvre central, en me précipitant je
l'ai retenu avant qu’il ne passe sous la filière.
Le dos très douloureux, J.M. Carpentier finira la course allongé dans une couchette et nous continuerons sur un bord
sans empanner jusque dans le Pertuis
breton.
Au petit matin, dans le Pertuis breton, nous découvrons le Carter
37 « Pordin Nancq », plus long, sur notre travers. Finalement, pour de
petits débutants, nous n’avions pas si mal "marché".
20 ans plus tard, j’ai eu
l’occasion d'en parler avec Jean Michel
Carpentier. Cette course est mémorable pour lui aussi mais pour une autre raison.
Il a eu, cette nuit là, deux hypophyses
de vertèbres cassées qui se rappellent à lui trop fréquemment à son goût…
Cela peut paraître étonnant
aux plus jeunes, mais en 1974, un Contessa
35 était en France un « gros » voilier, ce qui se faisait de mieux. Par
exemple, ce même voilier à fait cette année là trois fois la couverture des
revues nautique de l’époque !
En compagnie d'un jeune équipier
dynamique et sympathique, Augustin, nous quittons la marina à 8 h par un vent froid
de nord/nord ouest de 15 à 18 nœuds et envoyons très difficilement la grand
voile dont les coulisseaux ne "coulissent" pas. La drisse est "mouflée",
mais il faut, malgré cela, utiliser la petite vitesse d'un winch pour, après 30
mn d'effort, enfin l'établir !
Pour ne rien arranger, le pilote
automatique ne fonctionne pas. Heureusement que je ne suis pas seul comme cela
était prévu !
Je ne me suis guère trituré l'esprit
pour la navigation. J'ai seulement noté que le courant de flot porte à l'est durant
environ trois heures. Compte tenu de la direction du vent il me semble
toutefois, par expérience, préférable de "prendre un peu de nord "
sur la route. Nous passons donc au nord des Triagoz.
Le Bavaria 40 S est un excellent
voilier, vivant et réactif. C'est une bête de près, le seul voilier qui a
réussi à battre le Sun Odyssey 40 "Karibario" au louvoyage dans la
brise !
Notre vitesse oscille entre 7 à 9 noeuds
au reaching, en fonction des nuages. Nous avons la chance de passer entre les
grains. Par deux fois, des marsouins jouent avec notre coque.
En début l'après-midi, contrairement
aux prévisions, le vent refuse de 10 ° vers le nord. Compensation, le soleil
est là. Le courant est contraire depuis midi et nous emmène maintenant dans le
nord-ouest, surement à 2/3 nds.
A une vingtaine de milles dans le sud-ouest
des Hanois, le vent faiblit autour de 10 nœuds, la vitesse tombe et je regrette
de n'avoir pas anticipé une route plus nord. Nous serrons le vent afin
d'anticiper la renverse suivante vers l'est qui se rapproche. la vitesse fond
tombe à 3 nœuds car nous faisons face à la veine de courant puissante qui
descend des Hanois. Je crains que le vent ne mollisse encore dans la soirée et
ne remette en cause notre objectif prioritaire : boire une bière dans un pub.
Aussi, je choisi de débrider et de nous
faire avaler par le fort courant dans le Grand Russel. Finalement, le vent se
maintient autour de 8/10 nœuds et, avec la mer aplatie, appuyé au moteur nous
avançons correctement. Cela nous permet, vers 20 h, d'atterrir à 1/2 mille de
la pointe St Martin dans le fort du courant.
Dans le Petit Russel, portés par le
courant vers le nord, nous affalons
péniblement notre grand-voile récalcitrante. Notre tirant d'eau de 2.3 m ne
nous permettant pas d'y passer la nuit, nous
rentrons dans la Victoria marina de Guernesey pour seulement deux heures. Le
temps d'aller boire notre "Grolsch" au Albion pub et de compléter l'avitaillement
dans la seul épicerie ouverte, hors de prix!
Nous passons ensuite la nuit sur le ponton
extérieur.
Lundi 25 avril 2016
Guernesey
- Diélette - Granville
Vent de nord-ouest 10 à 25
noeuds - 27 milles
Entre quelques gros nuages, de brefs éclats
de soleil illuminent parfois St Peter, juste le temps d'une photo.
Le vent étant parfaitement dans l'axe
du ponton d'attente, je choisis d'y envoyer la grand-voile. Beaucoup plus
facilement que la veille. Dans la foulée, nous nous offrons un départ à la
voile.
Vers 9 h, nous sortons du port, en
route dans le Petit Russel vers la Passe Percée. Comme souvent, un paquebot est
au mouillage. Le temps est gris, le vent de nord-ouest d'une dizaine de nœuds.
La mer est haute, et j'invite Augustin
à nous piloter entre Herm et Jethou. Comme à l'habitude, les balises Alligande et Vermerette, sont difficiles à identifier.
Nous rejoignons le Grand Russel à la
Fourquie, avec le cap sur le "castle" Victorien des jumeaux Barclay
sur l'ile de Brecqhou, notre dérive est de l'ordre de 40° en direction de la
pointe Nord de Sercq.
Le vent est bien accroché au nord-ouest
d'une quinzaine de nœuds. Des nuages sombres nous encadrent. Notre route nous
emmène vent arrière, je préfère tirer des bords de grand largue à 7/8 nœuds.
Autour de 12 h 30, nous approchons de
la bouée des Dious et préfère affaler la grand-voile avant que le grain qui
nous menace ne nous tombe dessus. Bien nous en a pris, car nous n'échappons pas
à la pluie et à la survente juste devant la centrale EPR de Flamanville.
A peine étions nous amarrés au ponton
du fuel. Marc Lepesqueux me demande si je repars pour Granville de suite sur un
Sun Fast 37.
Je lui répond : " Ok dans 30 mn,
si c'est avec toi !"
Diélette
- Granville - Sun Fast 37
Vent d'ouest 25 noeuds - 47
milles
Une heure plus tard, à 15 h, nous
passons péniblement, à moins de 2 nœuds, face aux vagues dont certaines
déferlent, le seuil sableux de l'entrée de Diélette avec moins d'1 m d'eau sous
la quille.
En abattant vers l'ouest, moteur à
fond, je déroule un peu de génois et longeons la digue agressive de la centrale
nucléaire bien connue. D'un peu près à mon goût, avec le gros clapot qui nous
chahute. Heureusement, le courant nous pousse fort vers les piles centenaires
de l'ancienne mine de fer sous-marine.
A la sortie du raz de Flamanville, par
le travers de la bouée des Dious, Marc envoie la grand voile avec un ris.
Cela déboule bien vers Carteret. Le
Rozel, Sciotot, Hattainville défilent rapidement sur bâbord. Nous marchons
surement à 8 nœuds avec des surfs à plus de 10, où curieusement, la quille
vibre !
De quoi parlent deux "vieux" navigateurs
qui n'ont pas pris le temps de se parler depuis longtemps ? De nos victoires et
de nos galères maritimes, de celles que nous avons eu ou que nous aurions pu avoir, de copains communs...
Marc est bavard, moi aussi... Aussi, nous
ne voyons pas le temps s'écouler.
Nous échangeons nos vieux souvenirs de
marins normands, de nos régates communes. C'est d'autant plus facile que Marc
dispose d'une mémoire étonnante. C'est simple, il se rappelle de tout ! Les
noms de tous les équipiers de "Fidji" sur lequel nous avons couru
ensemble dans les années 80, par exemple.
La mer de travers est bien formée et
chaotique, nous nous faisons "embarquer" et mouiller de temps à
autres par une vague qui éclate par le travers.
En approchant de Portbail, nous n'oublions
tout de même pas que nous sommes à marée basse car, le savez vous, tout au long du Cotentin, on navigue
fréquemment sur des fonds inférieurs à 5 m. D'ailleurs, sur les Bancs
Fêlés, la mer bouillonne. Les Ecrehous et Jersey sont parfaitement visibles sur tribord, devant, au loin nous
discernons la pointe de Granville.
Bien sur, nous échangeons sur nos expériences
de régatiers, les victoires et les coups d'enfer principalement, sur les tricheurs
aussi, sur son chavirage dans la route du
Rhum, sur les déboulés sous spi sur son Class 40 par 45/ 50 nœuds sous gennaker, de ses
projets...
Avec Marc LEPESQUEUX de Diélette au Solent avec 45/50 noeuds de vent! Sans oublier, la dernière "tôle" que nous avons prise ensemble
lors de la coupe de Noël à Ouistreham... Marc m'explique aussi ses soucis de
chef d'entreprise. En particulier, je suis effaré de l'entendre me relater des
anecdotes de convoyeurs, soit-disants professionnels, titulaires d'un capitaine
200.
D'histoire en histoire, nous approchons
de Senéquet, le phare de mon enfance, devant Gouville et ses cabanes
multicolores que nous apercevons à 3 milles sous le vent.
Sur bâbord, Coutainville, la Pointe
d'Agon et son cyprès remarquable défilent. Au loin, la cathédrale de Coutances et, derrière la tour de
Ronquet, je devine Régnéville et son chantier naval improbable où finissent
leurs jours"Grand Gamin"et "Kokoren"; Hauteville où j'ai
navigué pour la première fois sur un Vaurien, puis les Salines. Je suis dans
mon jardin.
Il est 19 h, dans 2 h je serai à la
maison que je devine au loin sur la falaise.
6 heures pour effectuer les 47 milles
entre Diélette et Granville, on ne fait
pas cela tous les ans... Rarement, un convoyage ne m'aura paru aussi court.
Une déferlante dans le Raz Blanchard ( voir à 1 minute) "Un passage du Raz Blanchard mémorable. Une vague traîtresse énorme ! A l'arrière, au vent, debout contre ma bastaque, la pression de l'eau m’écrasant contre la bastaque me casse les côtes. J'en ai encore mal 6 mois plus tard !
Quelle ambiance à bord et une soirée à St Helier très Rhum..." Marc Lepesqueux